THE EMPTY SHACK

Il y a longtemps que je cherche à redéfinir ce que pourrait être mon action au sein de La gare mondiale. Il n’y a là aucune évidence. Le seul indice crédible est le texte écrit et présenté en novembre dernier lors du festival [TrafiK]* : « Je suis venu au théâtre en faisant Le Mur dans  Le songe d’une nuit d’été and now, William, I came to tell you que je m’en vais ». A travers  ce titre à rallonge le signe manifeste de ce repositionnement. Le premier temps fut de se remettre en mouvement, les Etats Unis en 2014 puis l’Europe en 2015. Le deuxième fut de construire un prototype capable de donner un espace concret à ce texte écrit en septembre 2016. Pour le  réaliser quelques palettes, des éléments disparates déjà existants et détournées de leur fonction première, de vieux draps récupérés pour faire écran. Une espèce de cabane, un espace vital comme un abri capable d’offrir une structure à ce corps (le mien) pour qu’il puisse rendre compte de sa mutation.

Pour que cette cabane, ni décors ni scénographie, puisse se dégager des stéréotypes liés à l’idée de représentation, il lui fallait s’équiper d’une technologie capable de donner relief à cette expérience de dévoilement. Comment reconfigurer un espace pour le corps et sa propre narration ? La chose s’est faite à l’épreuve du feu et sans préméditation. Les apports de Fred furent simples, techniques et d’une certaine manière considérables. Bien placée une GO PRO, choisir un grand angle, rajouter un écran télé dérisoire et jouer de trois vidéos projecteurs avec la dextérité toute enfantine d’un mécanicien de l’image ont suffi à rendre l’expérience jouable c’est-à-dire présentable. Fin du premier acte.

Aujourd’hui la tentation est grande de renouer, de rentrer à nouveau dans le giron de ce que l’on appelle communément le « spectacle vivant ».  Les habitudes ont la dent dure. Le désir de croire que l’on peut être à nouveau entendu sans avoir à pousser la chose au-delà de ce l’on a simplement amorcé est une chimère, une illusion mortifère. Je sais ça sans avoir besoin de le démontrer. J’ai largué les amarres à mes risques et périls, à la poursuite d’un souffle vital dont l’issue est à ce jour inconnue. « Faire Le Mur » est l’autre nom de ce projet protéiforme. A la fois construction et évasion, il constitue la base de mon implication présente au sein de La gare mondiale  « comme s’il s’agissait pour moi de construire une maison avec le but de créer la porte qui me permettra de la quitter.» Début du deuxième acte : My trans body is an empty shack.

16 palettes assemblées forment le socle. Une construction en bois est posée dessus et dessine un abri ouvert aux quatre vents. A l’intérieur un sac de couchage, une étagère et un tabouret. A l’extérieur une malle en fer, un réchaud et quelque ustensiles de cuisine. A côté quelques branches ramenées de la forêt,  reliées ensemble par une extrémité, dessinent une sorte de tipi sans toile. La façade de cette cabane est prolongée par un cadre. Tout du long est accroché un drap blanc avec de grosses pinces de chantier. Ce drap-membrane est tour à tour un support de projection, une surface de dévoilement ou un drap à peindre. Cet espace pour un corps  (my-trans-body) est à la fois concret et virtuel. Il  ressemble à n’importe quel abri de fortune. Mais un abri équipé de capteurs technologiques capables de saisir une réalité multiple, d’établir une série d’agencements constitutif d’un nouveau principe narratif.

« The Empty Shack » accompagne mon corps-voyageur. Elle se présente sous la forme d’un plan dessiné avec ses côtes, descriptif des éléments indispensables à sa fabrication. Elle peut être reconstituée à n’importe quel endroit du globe à partir d’éléments récupérés, recyclés ou simplement achetés. Elle n’est pas transportée elle est en quelque sorte téléportée et reconstituée. Il ne s’agit pas d’une simple commodité mais d’une adaptation aux conditions de ma propre mutation. Ce qui se joue ici, comme dans l’éclatement  de notre présence au monde, est d’inventer des espaces précaires capables d’accueillir des subjectivités composites, comme autant de pièces détachées à ré-agencer. Les éléments technologiques sont insérées et dispatchées dans nos valises  personnelles et placées  en soute dans les avions low cost qui nous transportent.

Armina Pilav fait écho à ce processus de dématérialisation / re-matérialisation à travers un workshop intitulé Home qu’elle a initié à Leipzig et qui se poursuit à Kiev, Valencia pour se conclure à Bergerac en juin prochain à l’invitation de La gare mondiale. Je participe à ce  travail qui  n’a d’autre objectif que de questionner profondément ce rapport particulier qui consiste à « habiter un espace concret » qu’il soit privé ou public, singulier ou collectif. Armina dit « ma maison c’est mon corps » et elle se couche au milieu des objets que nous avons rapportés (à sa demande) de nos espaces privés respectifs et cette affirmation-en-acte lance pour ainsi dire les hostilités et le trouble se répercute tout au long de cette semaine passée au deuxième étage de la Spinnerei. Fin du troisième Acte Armina est assise au milieu des détritus, la poubelle renversée et tout le groupe en fond de cours incapable de monter au filet (seule Anne tentera un ultime smatch sans parvenir à remporter le set).

Ce n’est que plus tard que les choses se mettent en relation, établissent des liens, construisent un chemin praticable. Ce chemin c’est Marta Joinville qui l’a ouvert en m’invitant à regarder le site de la documenta 14 et à m’intéresser à Paul B. Preciado. Je découvre qu’il écrit une chronique dans Libération Interzone. Et parmi une dizaine de textes disponibles un attire  plus particulièrement mon attention tant il résonne avec Faire Le Mur, ma manière d’occuper le lieu que j’habite et le Workshop d’Armina. Mon corps trans est une maison vide tel est le titre de cet article de Paul B. Preciado qui a pour sous-titre Dans ce lieu sans aucun meuble, mon corps et l’espace se confrontent sans médiation. Et maintenant quelques extraits pour se rendre compte… et produire les agencements qui s’imposeront (ou pas) avec mon propre travail, celui d’Armina ou le vôtre, qui que vous soyez, lecteur occasionnel ou déjà impliqué.

Extrait 1 : « Pendant plus d’un mois, j’ai vécu dans cette maison vide. Dépourvue de tout meuble, une maison n’est qu’une porte, un toit et un sol. A cause d’un retard dans la livraison du lit (chose habituelle en Grèce), je me suis vu contraint à dormir pendant deux semaines dans un appartement entièrement vide. Au cours de la nuit, mes hanches s’écrasaient contre le bois et je me levais tuméfié. Sans aucun doute, l’expérience est inaugurale et esthétique : un corps, un espace. Il m’est arrivé de me réveiller à 3 heures du matin et de me demander, étendu sur le sol, si j’étais un humain ou un animal, dans ce siècle ou un autre, si j’existais pour de vrai ou si je n’étais qu’une matière de fiction. La maison vide est le musée terrien du XXIe siècle et mon corps – sans nom, mutant et dépossédé –  est l’œuvre.»

Extrait 2 : « Il m’a fallu du temps pour me rendre compte que la raison pour laquelle je gardais cet espace vide n’était pas fortuite : j’ai établi une relation substantielle entre mon processus de transition de genre et ma façon d’habiter l’espace. Au cours de la première année de transition, alors que les changements hormonaux sculptaient mon corps tel un burin microscopique opérant de l’intérieur, je ne pouvais vivre qu’en nomade. Passer les frontières avec un passeport qui me représentait à peine était alors une façon de matérialiser le transit, de rendre le déménagement visible. Aujourd’hui, pour la première fois, je peux m’arrêter. A condition que cette maison reste vide : suspendre les conventions techno-bourgeoises de la table, du sofa, du lit, de l’ordinateur, de la chaise. Le corps et l’espace se confrontent sans médiation. Ainsi, face à face, ils ne sont plus des objets, mais des relations sociales.

Extrait 3 : « La  déshabitude s’étend aux autres corps qui pénètrent cet espace : quand elle vient me voir, on ne peut presque rien faire d’autre que se regarder, rester debout à se tenir la main, nous allonger ou faire l’amour. La beauté de cette expérience singulière que l’on pourrait appeler «démeublement» me fait me demander pourquoi nous nous obligeons à meubler les maisons, pourquoi il est nécessaire de connaître notre genre, savoir quel sexe nous attire. Ikea est à l’art d’habiter ce que l’hétérosexualité normative est au corps désirant. Une table et une chaise forment un couple complémentaire qui n’admet pas de questionnement. Une armoire est un premier certificat de propriété privée. Une lampe à côté du lit, c’est un mariage de raison. Un sofa en face de la télévision est une pénétration vaginale. Le rideau pendu à la fenêtre est la censure antipornographique qui se dresse à la tombée du jour. »

Pour conclure cet avant-propos a-chronologique, ce compte rendu d’expérience au sein d’I.Team ou ce texte introductif au processus  du travail intitulé « Faire Le Mur », un autre texte comme un écho lointain venu d’un autre continent et qui poursuit à sa façon l’inflexion d’un travail amorcé, il y a deux ans, sur le sol américain. Mais aussi une autre mise en résonnance  avec le  worksop d’Armina.

« Si vous êtes le diable, c’est pas moi qui raconte cette histoire. Pas moi qui suis Dans-la-cabane. C’est le nom qu’elle m’a donné sans même savoir. Elle c’est-à-dire Ida Richilieu, et plus tard, après ce qui est arrivé là-haut dans la Passe du Diable, on l’appelait Ida-Jambes-de-Bois.

Hé-toi et Viens-par-ici-mon-gars, je me figurais que c’était aussi mes noms. Les dix premières ou à peu près, j’ai cru être celui que désignaient ces mots tybo. Tybo, c’est-à-dire « homme blanc », dans ma langue. Ma langue, c’est-à-dire quelques mots que j’arrive encore à me rappeler.

Ma mère était une Bannock, elle travaillait pour Ida : le ménage, et quand un homme se sentait l’envie de tâter de la métisse. C’est comme ça que je suis venu au monde – ou je le croyais. Ma mère m’appelait Duivichi-un-Dua, ce qui veut dire quelque chose, ce qui veut dire que j’étais quelqu’un à avoir un nom comme ça – et pas comme Dans-la-cabane.

Il m’a fallu longtemps pour découvrir ce que signifie mon nom indien. Une des raisons, c’est parce que ce n’est pas un nom bannock, mais un nom shoshone, alors aucun Bannock a jamais pu m’expliquer quand je posais la question. Toujours cru que ma mère était une Bannock. Je suppose que c’était une Shoshone. Sinon, pourquoi elle m’aurait donné un nom shoshone ? » Tom Spanbauer L’homme qui tomba amoureux de la lune.

 

 

 

 

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