Like a fish in Kievland

 [un-home, un-war, un-art, un-identity ]
Il y a cette difficulté à quitter Kiev, à reprendre par un bout et surtout par cet autre bout symbolisé par le préfixe anglais [un] qui aura marqué le protocole de Kiev et par là-même provoqué l’obsolescence du protocole de Bergerac. C’est de cet endroit que j’essaie de reprendre les choses. Pour ma part ce processus de déconstruction-pratique initié à Leipzig et éprouvé à Kiev doit nous permettre de poursuivre sur cette voie et veiller à ce que Bergerac puisse être le réceptacle de cette mise à l’épreuve de nos constructions respectives. Comme un poisson dans l’eau je me déplace dans un biotope avec lequel je fais corps au point de le considérer comme « ma maison propre ». Or l’air, l’eau ne peuvent être confondus avec un liquide amniotique dans lequel nous nous développons à l’abri du monde. Le biotope que nous percevons à travers nos sens et dans lequel nous agissons est « un lieu commun » c’est-à-dire « un simple-espace-partagé ». Comme un poisson dans l’eau j’arpente les rues de Kiev sans rien savoir de l’air que je respire si ce n’est qu’il est tout à côté de Tchernobyl et qu’il fut en un autre temps porteur d’une radioactivité invisible qui rend ma respiration d’aujourd’hui consciente d’un temps historique qui n’est plus… A moins que ces bouteilles d’eau iodée, trouvées sur le rayonnage d’un grand magasin ne réactualisent une menace trop vite écartée. L’alcool n’est en vente libre qu’à partir de dix heures du matin pendant que l’eau reste piégée dans des distributeurs de rue évoquant une nature inviolée. La mort s’affiche triomphante sur la place Maïdan et le capitalisme s’installe sans parvenir à effacer l’architecture des anciens blocs. Les drapeaux flottent, rouge sang et jaune bouton d’or. Sous les bannières colorées des réservistes en colère. Ils se sentent spoliés des terres qu’ils ont perdues, rachetées-confisquées par un Etat corrompu, abandonnés qu’ils furent sur le front de l’Est. Notre regard est-il libre de percevoir ce qui s’offre à lui ou est-il orienté au point de ne voir que ce qu’il a réussi à engranger, de manière anarchique, au fin fond de sa boite ukrainienne ? Moi qui marche je ne sais plus rien, si ce n’est que je suis en terre étrangère, trahi par cet être au monde qui se sait l’oublié du réel. Posé en équilibre instable sur un filet d’eau (pauvre métaphore) je guide mes pas comme un poisson dans l’eau dans les rues de Kievland. Le bonheur illusoire de n’être plus rien que ce mouvement de l’air incertain qui accompagne le déclin d’une Europe incapable de faire corps avec le monde. Reste la meute des chiens qui rôdent à l’entrée de l’Izone. Et à la nuit tombée, sur les hauteurs de Kiev, à travers les ruelles des usines délabrées, la splendeur tout en kitch d’un bania en forme de datcha pour oligarques insouciants. Nous ne sortirons qu’à 2h30 du matin, peuplade cosmopolite parlant couramment le Broken English, le Français Fracassé ou l’Ukrainien Russifié, toutes langues mêlées dans la nuit capitale… Où en sommes-nous aujourd’hui, nous qui devons poursuivre jusqu’à Bergerac ? Sur Basecamp retentissent des chansons comme pour jouer les prolongations, témoignages sonores d’une énergie qui ne demande qu’à se rassembler. Sur Facebook Armina cherche où se niche la bande des Iteamers en entendant les propos de Judith Butler qui dialogue avec Monique D.Ménard. Plus près de nous Paul B. Preciado écrit une chronique dans Libération, tandis que les archives sonores agencées par Anne se font l’écho de celui qui parle-pense en même temps. Ça te poursuit jusque dans les rayonnages du Leclerc où tu fais tes courses. Tu n’entends qu’une voix, celle de David Foster Wallace, envoyée quelques jours plus tôt par Pascal et dans la file d’attente te parviennent des récits invisibles arrachés à la multitude. Tu ne regardes plus la caissière de la même manière. T’es sûr qu’elle écrit de la poésie comme elle encaisse tes achats, avec le détachement de celle qui ne se laisse pas affecter. Sophie deal le Book de Natacha pour le mettre en partage tandis que Philippe écrit son feedback cinématographique à Jenny qui travaille dans sa maison du fond des bois. The Bergerac protocole ne s’attend plus à être cette chose que nous préconcevons mais cherche à construire une alternative à l’évidence de nos biotopes respectifs. Quel nouvel essai d’occupation allons-nous proposer après Kiev, Leipzig et bientôt Valencia ?

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