POSTULAT RANCIERE

[« Démocratie » n’est pas, à l’origine, le nom d’un régime politique mais une insulte (le gouvernement des moins que rien, le gouvernement de la canaille). C’est ce gouvernement des gens qui ont pour propriété de n’avoir aucune propriété qui les autorise à gouverner, aucune propriété qui distingue ceux qui sont bons pour gouverner de ceux qui sont bons pour être gouvernés. C’est pour cela qu’il m’a paru pertinent de conserver ce mot ; il est celui qui dit l’absence de légitimité fondamentale du pouvoir].

Posté le matin sur Facebook, l’article de Rancière prend la forme d’une affiche, le soir même, à l’angle de la rue Tzavella au cœur du quartier Exarchia : B-FEST 26 27 28  Maïoy  Jacques Rancière « WE ARE UNGOVERNABLE ». En partie déchirée cette affiche sera un point de ralliement, un repère à l’entrée de la rue de notre appartement pour ce bref séjour à Athènes.  Au petit matin c’est Pasolini qui s’invite à la terrasse d’un café. Il a les traits de Mario Cipriani. L’homme de « La Ricotta » me baragouine quelque chose dans une langue improbable (toutes les langues pour moi sont improbables) me tendant une photocopie usagée avec un assortiment de plats cuisinés (brochettes, Kebabs, salades…). J’en déduis qu’il mendie (que peut faire Mario Cipriani si ce n’est sursoir à la misère en mendiant un repas à la terrasse d’un café). Le temps d’extirper une pièce de mon porte-monnaie le voilà qui prend la poudre d’escampette. Avant de disparaître dans une rue adjacente,  il me lance un dernier regard, comme pour me dire « et tu te prétends comédien toi qui n’a pas senti le subterfuge… Je ne peux pas toujours finir sur la croix oublié de tous, comme un mort de faim. Désolé compagnon, il faut bien que tout le monde vive ! Non ? ». Sans portable je ne peux plus prendre la moindre photo de mon environnement immédiat, ni appeler la terre entière, ni même partager la moindre information. Alors c’est à la marche que nous consacrerons cette première journée athénienne.

 

Le procédé est simple : s’attabler et partager un repas gratuit avec trois autres personnes. Le sentiment d’être (une fois de plus) dans un film italien, sans sous-titre mais doublé en grec… Mes trois compagnons sont des hommes d’âge mur. L’un à le regard vide, une alliance au doigt et boit beaucoup d’eau, l’autre en face de moi porte une chaussure de sport au pied droit et à l’autre un(e) croc noir(e). Mon voisin de gauche a déposé sa béquille  contre le mur. Lorsque je me suis assis ils étaient déjà là – La faim comme seul trait d’union – En attendant le petit homme en face de moi parle à celui de gauche, le troisième remplit son gobelet qu’il vide aussitôt… Plus tard il soulèvera et reversera le pichet pour vérifier qu’il n’y a plus une seule goutte. L’Homme-à-la-béquille répond ce qu’il faut, juste pour entretenir la conversation. Nous sommes sur la place Kotzia K. et ce restaurant est un dispositif de la Documenta 14 initié par un artiste pakistanais résidant à Londres. Dès que le repas est servi (pâtes et lentilles) chacun retourne à son assiette silencieusement. L’homme-aux-chaussures-différentes sort deux petites boites : dans l’une des herbes aromatiques, dans l’autre du gros sel. Il assaisonne son plat, nous indique que l’on peut en prendre, signe négatif de la tête et léger sourire pour neutraliser le refus. Les deux petites boîtes retournent alors dans la poche intérieure de sa veste. Les trois hommes reprendront leur échange, autour d’un morceau de gâteau. L’homme au regard vide concédera une unique phrase. Le repas terminé chacun abandonne sa place. L’homme-à-la-béquille possède trois sacs qu’il agence délicatement selon un rituel déjà éprouvé, lui permettant de les saisir d’une seule main. Il s’éloigne, légèrement décentré par le poids de son corps. Je reste un moment seul face aux chaises vides, rassasié et sans générique de fin.

Les œuvres d’art sont des objets inachevés ou abandonnés, simples supports de papier sur lesquels les critiques tracent les signes d’une expertise auto-suffisante. Actions de cotation ou d’influence sur le marché de l’art, elles accompagnent les divers évènements que s’arrachent les capitales du monde entier. La Documenta 14 est cette année à Athènes pour  apprendre de la Grèce : « Learning from Greece”. Sur le mur  une affiche blanche se détache, attire le regard comme on lance un cri de guerre. Le texte est en grec et entoure le centre-ville d’Athènes d’une multitude de petits paragraphes reliés aux lieux d’exposition signalés sur la carte en noire et blanc. Paragraphes et emplacements sont reliés ensemble par des flèches rouge sang. En son centre, en lettres noires DOCUMENTA 14 et un sous-titre sans équivoque FUCK OFF. Le malaise est palpable mais les textes résistent à la traduction. Alors prendre une photo est en faire le point d’entrée de la proposition que je ferai pour la semaine d’I.Team initialement intitulée  THE BERGERAC PROTOCOL. Comme un écho, ce texte arraché à la toile : « The precursor events of Documenta 14, entitled “The parliament of bodies” spoke of the voices of resistance, transgender voices, the voices of the minority. Well, we are those voices, we are genderless, we are migrants, we are modern pariahs, we are the dissidents of the regime and we are here. We walk with you, we tread the parallel streets, but you don’t see us – you have your eyes trained on the blue dotted lines of your Google map. You have been programmed and directed not to see us, to just miss us, reverse and avoid us – our culture has been censored from you. We ask you to recalibrate your devices, we ask you to get lost, to hack your automation, and rewire your cultural viewpoint.”

Google translater : [«Les événements précurseurs de la Documenta 14, intitulé « Le parlement des corps » a parlé des voix de la résistance, des voix transgenres, des voix de la minorité. Eh bien, nous sommes ces voix, nous sommes sans genre, nous sommes des migrants, nous sommes des parias modernes, nous sommes les dissidents du régime et nous sommes ici. Nous marchons avec vous, nous traversons les rues parallèles, mais vous ne nous voyez pas – vous avez vos yeux formés sur les lignes pointillées bleues de votre carte Google. Vous avez été programmé et dirigé à ne pas nous voir, à nous manquer, à nous renverser et à nous éviter – notre culture a été censurée par vous. Nous vous demandons de recalibrer vos appareils, nous vous demandons de vous perdre, de pirater votre automatisation et de reconsidérer votre point de vue culturel.]

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