Quel est ce cyborg ?

 

Vendredi 23 juin, Bergerac-Paris, entre deux eaux

Quel est ce cyborg ?

Ce que j’ai appris, compris ou approfondi durant cette année en Iteam et ailleurs, entre autres.

   Avril 2017, Universidad d’economia de Valencia. Retour à la fac. Sagement assis à nos tables, ordinateurs disponibles à nos places (Ah, la modernité), nous sommes prêts à suivre notre premier cours sur les Statistiques appliquées au secteur culturel, pour un cycle de TD généreusement dispensés par plusieurs spécialistes en la matière au Département d’économie appliquée. Pau, notre prof, nous accueille en disant – en anglais, avec un petit accent espagnol : « Je voudrais vous convaincre du fait que les nombres ne sont pas vos ennemis, et qu’ils pourraient même devenir vos amis », avec un grand sourire, humour et réalisme, comme s’il s’attendait bien à ces moments où, un peu braquée, notre « classe » composée d’acteurs culturels, majoritairement issus des lettres et humanités et… un peu sceptiques vis-à-vis de la science statistique, allait broncher, douter ou décrocher.

   Bien sûr, il y a de quoi s’interroger sur la viabilité des études statistiques, on remet en général en question les méthodes d’échantillonnage (biaisées ?), l’angle pas toujours éthique des sondages (le contrôle ? le rendement ?)… Mais une chose est sûre, ces outils existent et sont bel et bien utilisés à des fins commerciales ou autres et sans scrupules. *« Tout ce qui est simple est faux, et tout ce qui ne l’est pas est inutilisable. » Paul Valéry *

   Aujourd’hui, une autre réalité est à prendre en compte. C’est l’ère du Big Data, ce fameux Big Data. Le Big Data, c’est quoi ? Toutes ces données récoltées par nos smartphones connectés, plus ou moins avec notre consentement. Il faut ouvrir les yeux : ceux de Google & co sont bien écarquillés, eux, Big Brother is watching you, on y est, et on le veut bien. En quelque sorte. Quand on laisse la localisation activée, qu’on utilise des applis à tout va sur nos machines connectées, extensions de nos vies actives activées. Nos données contre leurs services, c’est le deal. Ces services en apparence offerts sont loin d’être gratuits, la donnée est la monnaie (d’échange ?). Rien à leur cacher. Web, Mails, GPS… Les yeux fermés, on accepte, on se laisse guider. Bien contents que la technologie facilite notre vie. Pendant ce temps les gros yeux augmentés récoltent, engrangent, stockent ; et il fait chaud sur la banquise. Les serveurs ronronnent paisiblement. Il paraît que seules 0,5 % de toutes les données recueillies dans le monde sont analysées aujourd’hui. Et si le monstre se réveille, et décide de s’en saisir pleinement de ce Big Data, que se passera-t-il ? Bonne question. En tout cas, mieux vaut être préparés. Reconnaître que le Big Data est là et ne va pas s’en aller, en considérer les possibles et les conséquences exponentielles est un devoir citoyen global en cette époque de transition numérique.

   Ces nombres alors, ceux dont parlait Pau avec le sourire, pourraient-ils être nos amis ? Serait-il possible de dompter le monstre encore tapi dans sa tanière ? Ou de l’apprivoiser ? Je pense à Laurence Allard, qui dans son interprétation de notre connexion aux machines, parle d’un rapport « inter-espèces ». Comme l’homme/l’animal, l’homme/la machine.

   Si d’un côté on envisage ce rapport en termes compétitifs, on imagine un futur dystopique où l’homme, mutant, pucé, se verra, plus qu’augmenté, diminué et supplanté par la machine, le robot prenant le contrôle des commandes… Ce scénario transhumaniste apparaît plus anxiogène qu’évocateur d’émancipation et de véritable « progrès » (But, what is progress ?). Tout cela est une question d’anthropologie et d’approche, d’angle de vue. Il y a d’une part l’homme, de l’autre, le monstre, la machine. Alors, par réflexe, on se demande : qui va attaquer en premier ? Qui va dévorer l’autre ?

   Alors, les robots nous piqueront-ils tous nos boulots ? Je n’en sais rien, sûrement un bon bout oui, ce sera l’occasion d’être moins productifs, tiens. Je rigole mais, d’un certain point de vue, ça ne m’enchante pas. Je suis traductrice freelance, donc directement concernée. Entre d’une part le mépris du métier dans de nombreux secteurs depuis des lustres, les salaires et statuts de misère, et de l’autre plus récemment Google Trad et autres baguettes magiques, la plateforme d’uberisation du sous-titrage audiovisuel mise en place par Netflix pour citer un exemple d’actualité… les professionnels de la traduction (surtout littéraire) ont l’habitude de négocier avec la précarité, elle fait partie du métier. On fait avec. Mais je n’ai pas envie de me laisser aller à la monotonie et au découragement. Le monde bouge, il est… « en marche »… ok, ça on l’a bien compris. Eclaté, fragmenté, connecté, isolé, post-modernité accablante ou fascinante de cette ère à traverser. La question est ce qu’on en fait, ce qu’on y fait, en tant qu’humain y habitant, y prenant part, activement ou passivement. Y prenant part inéluctablement.

Quant à la machine, que fait-elle, qui est-elle ? A l’instar des nombres, est-elle notre amie, notre ennemie ?

Je pense encore au métier de traducteur, puisque c’est le mien. Les logiciels professionnels de TAO (traduction assistée par ordinateur) existent depuis un bout de temps déjà, ils évoluent, vite et plutôt bien. Comme le bon vieux dictionnaire papier ou virtuel, éternel compagnon du traducteur, fidèlement lové sur le bureau près à être caressé du bout des doigts, il entre dans sa vie. Ça marche comme ça : on prend un logiciel, on le nourrit, avec des mémoires de traductions déjà faites. Comme c’est une bête intelligente, elle apprend vite, et bientôt elle retrouve elle-même les correspondances et va les chercher pour nous, pour nous les proposer. Un vrai petit toutou. Un « animal » domestique, « a pet » comme on dit en anglais. (Et là je pense à mon personnage de sorcière démoniste quand je jouais à World of Warcraft, qui avait des compagnons animaux magiques l’aidant dans ses quêtes et combats, ses petits démons apprivoisés… bon, simple image). Avec cette vision des outils comme compagnons, Nous voici à nouveau dans l’inter-espèces dont nous parle Laurence Allard , cette fois-ci en considérant plutôt une anthropologie symétrique, où la machine devient non pas une rivale, une menace, mais un compagnon, une bête apprivoisée en quelque sorte…

   Tout compte fait, si je reviens au défi que s’était lancé Pau, à savoir peut-on faire des nombres nos amis, et que je l’étend à la question plus générale du monde de science-fiction qui est devenu notre science-réalité, comment peut-on considérer les choses aujourd’hui ?

Il y a donc d’une part le scénario anxiogène et dystopique du futur où, à travers l’internet des objets, l’humain augmenté se trouve vite diminué, Machine Man, l’Homme Machine, y tenant le rôle d’un mutant diabolique, diabolisé, au service d’un pouvoir maléfique.

Et puis, de l’autre côté du miroir, il y a l’autre conte à inventer, peut-être aussi à se raconter, celui où ce cyborg n’est pas si diabolique que ça. Cela me fait penser à ce que disait dans un entretien radiophonique le musicien Akira Rabelais sur, je cite, « l’intelligence humaine prolongée ». Musicien, compositeur et créateur de logiciel de sons, il m’avait frappée par sa vision sereine de la technologie : « Les gens ont beau abstraire les logiciels et les ordinateurs des humains, ce sont véritablement des choses humaines, il s’agit d’un instinct humain très concentré. Il n’y a pas de séparation entre la technologie et nous… ». Pour lui, il y a même de la poésie dans le langage programmatique, entre les lignes de codes.

Alors là, j’ai envie d’exhumer Les Diggers, ce collectif contre-culturel anarchiste de San Francisco, et de retrouver l’enthousiasme de Richard Brautigan, qui décrivait en 1967 un monde en harmonie, mutuellement programmé, entre les machines, les animaux et les êtres humains. Une utopie peut-être, hippie sûrement, en tout cas un scénario plus libérateur, confiant et créateur d’élan que toutes les théories d’anticipation anxiogènes qui étouffent l’atmosphère aujourd’hui.

« All Watched Over By Machines Of Loving Grace »

I like to think (and
the sooner the better!)
of a cybernetic meadow
where mammals and computers
live together in mutually
programming harmony
like pure water
touching clear sky.

I like to think
(right now, please!)
of a cybernetic forest
filled with pines and electronics
where deer stroll peacefully
past computers
as if they were flowers
with spinning blossoms.

I like to think
(it has to be!)
of a cybernetic ecology
where we are free of our labors
and joined back to nature,
returned to our mammal
brothers and sisters,
and all watched over
by machines of loving grace.

« Sous le regard de machines pleines d’amour et de grâce », en pleine « biosocialité connectée » (merci Laurence Allard), plutôt que « Big Brother is watching you ». C’est une question de perspective. Si l’on ne veut pas perdre les pédales, il est peut-être encore temps d’apprivoiser l’intelligence artificielle, de ne pas se laisser dévorer. Et il est sûrement temps aussi de se pencher un peu sur une autre technologie, la technologie du soi (merci Michel Foucault), car tout cela est une question de technique, n’est-ce pas !

Pour l’anecdote, à la fac d’économie appliquée, on a fait un exercice. On nous montre comment fonctionne un outil statistique, Sasha assise à la table d’à côté s’amuse à tester le programme, bidouille deux trois paramètres. La base de données : salaires, profession, sexes, âges. Question : Qui gagne le mieux sa vie ? Réponse de la machine : tout en haut du diagramme, un individu. Sexe : « H », Profession : « Data Analyst ». Haha !

Rien à ajouter. Si ce n’est, comme d’habitude, « Don’t agonize, organize ».

 

Valentina G.

 

 

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *