Je ne sais pas

Je ne sais pas

Quand quelqu’un disparait, quelqu’un qu’on portait dans son cœur, on peut d’abord  écrire son  nom sur les murs ou le crier dans la rue. On peut  afficher son portrait et en parler sans cesse. On peut tenter de l’oublier aussi et partir loin, très loin dans un pays  où les frontières semblent immuables, où la paix règne. On  peut le regretter toujours, vivre  avec lui  la nuit, lui parler le matin et le  chercher dans la forêt toute la journée. On peut,  finalement,  être découragée et cesser à jamais toute recherche.

Je ne sais pas.

Mais parce que le temps est passé, on peut, longtemps après, prendre une pelle, une pioche et creuser pour voir si on ne trouverait  pas quelque chose à un endroit précis indiqué par d’autres. Des vêtements, un objet ou tout autre chose qui redonnerait un corps à  qui n’en a plus. On peut faire ça accompagnée par des amis ou des voisins qui cherchent aussi, des femmes  peut-être qui cherchent des hommes par pour faire l’amour avec eux  mais pour les pleurer tranquillement,  pour  bruler  ce qui reste de leurs corps  et  aménager un petit endroit tranquille avec une pierre blanche verticale où on verrait, gravé dans le haut, un croissant et une croix  et, pourquoi pas, au sommet une sorte de collier qui aide à compter les sourates.

C’est  bien comme ça qu’on dit, les sourates ?

Je ne sais pas, peut-être.

Mais on peut ne pas savoir où chercher, être pris de vertige à l’évocation du nombre d’endroits où il faudrait chercher,  être envahit par la tristesse à la seule pensée  de ce jour où tout à basculé  et ne jamais s’en relever.

Je ne sais pas, j’essaie d’imaginer .

Alors peut-être  peut-on demander  de l’aide à celui qui a décidé de compter les morts ou à celle qui sait prélever l’acide désoxyribonucléique. Ceux-là  aussi   ont des fantômes qui rodent autour d’eux  mais le matin ils mettent une blouse blanche  et  rentrent courageusement dans la pièce où sont rangés les morceaux, dans des sacs blancs en plastique, en attendant qu’on mette un nom dessus. Le garçon et la fille en blouses blanches  choisissent un sac le matin et l’ouvrent  et étalent ce qu’il y a à l’intérieur. Parfois il y a tout, parfois une partie, parfois presque rien. Ce n’est pas grave, un cheveu, une dent c’est suffisant pour mettre un nom.

Je crois bien que c’est vrai.

Le garçon et la fille sont jeunes, ils ont étudié la médecine légale ou  le droit mais ils ressemblent à des archéologues. Ils mettent des étiquettes, ils sont  consciencieux, ils rangent chaque chose à sa place, par catégories. C’est un immense travail .Tuer 8000 personnes en une semaine, c’est un travail aussi. Ce n’est pas donné à tout le monde, il  faut s’appeler Ratko Mladic par exemple .Ca s’organise, ça se pense, ça n’a rien à voir avec tuer sa femme d’un coup de couteau parce qu’on l’aime et qu’elle à baisé avec un autre qu’elle trouvait joli. Ca n’a vraiment rien à voir. On peut avoir envie de mettre un nom, un nom sur les morceaux, mais on peut avoir envie aussi de mettre un nom sur les coups, sur ceux qui les ont portés. C’est normal.

Et avoir  peut-être momentanément envie de les tuer.

Je ne sais pas.

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