La terre

La terre

Le vieil homme, c’est la conf qui m’a passé son numéro et bingo, je l’ai rencontré. J’ai eu de la chance. Les alinéas, les références, tout ce bordel du code rural, il les connait par cœur. Sans lui, c’est clair, j’aurais jamais pu aller plus loin. Je me serai cognée à l’autre, cet espèce de bourrin et j’aurais été obligée de continuer à avaler la merde qu’il balance chaque printemps dans les champs sans rien dire. Il faut dire qu’il s’est bien foutu de ma gueule, tu parles une parisienne, une gonzesse en plus, ça comprend rien à rien et surtout pas à la terre ; la terre c’est pour les mecs, les vrais, ceux qui en ont. Il a d’ailleurs essayé de me le montrer qui c’était le chef .U n jour où j’étais seule, il a débarqué avec son fils tout frais moulu du rayon machinisme de l’école d’agriculture- un bon petit soldat de la pac celui-la- alors l’air de rien les gros bras qui débarquent dans votre cuisine pour vous faire renoncer à mettre le nez dedans pour voir ce que ça  sent. Et quand dans la conversation hyper-courtoise qui s’ensuit, ils comprennent que tu t’es renseignée et pas seulement chez les vendus de la chambre d’agriculture.   Quand dans leurs petites têtes  pleines de produits phyto , ils détectent que ça sent mauvais pour eux , qu’ils vont peut-être pas pouvoir continuer à squatter toute la région avec leurs putain de grandes cultures,  que les terres de ta mère-grand et ce qu’on y glande dessus ça t’intéresse aussi en parallèle de tes lectures d’intello alors ,tout d’un coup ils trouvent ça pa-ssio-nnant, le bio et ils ont grave envie de s’y mettre.

Bandes de nazes. J’ai pas flanché, pas impressionnée pour un sou, les cons je les emmerde, c’est pas nouveau, ça me donne des ailes même. Le jour d’après, il a renversé son round-up sur mes petites plantations , de colère surement. Dans ces moments là, tu pense aux fais divers à la campagne, aux granges qui prennent feu tu sais pas comment et tu te dis que, putain, vu comment c’est difficile, c’est pas dans les champs que poussera la prochaine révolution Extrait K.Bis, droits de mutation, primes de la Pac, cadastre, c’est juste bon à te conduire à l’hôpital pour migraines ophtalmiques. A croire qu’ils font exprès parce que  même dans Zola c’est pas si compliqué. Mais la , on tiens le bon bout, lui , le juriste à la retraite et moi. On fait équipe. Il m’aide, je sais pas pourquoi, mon coté Don Quichote  peut-être, attaque de la face Nord, écolo tendance intello avec les mains dans la boue. Et  je commence à le voir, le jardin, je  me dis qu’on a y arriver, que ça sera  une petite contribution à la lutte contre le grand saccage généralisé de notre maman à tous. Qu’elle mérite bien cette bataille contre le gros Pomès et son connard de fils. Du coup, je marche dans les champs, j’essaie de faire comme il m’a dit : faire un trou et regarder ce qu’il y a, des vers ou pas, des racines ou pas, c’est pas facile mais c’est comme après une catastrophe, une guerre, un éboulement, tu cherches si il reste de la vie dans les décombres, là c’est pareil : est-ce qu’il reste de la vie dans la terre ? ca parait con comme question mais  y ‘a des endroits, y’a plus rien, mort, crévé, ça pousse juste parce que tu lui fais une perfusion, c’est tout. L’angoisse.

Il en reste un peu des vers  dans la terre alors  le  jardin , on réfléchit sérieusement maintenant. L’autre jour, il m’a dit que je pourrais faire un conservatoire de figuiers, j’ai trouvé l’idée terrible,  faut dire j’adore ce fruit et si tu met plein d’espèces, tu peux en manger d’avril à octobre. Le panard total. Ensuite tu met des noyers et puis des champignons de peuplier,  et quelques poules et  tu es le roi du pétrole. Et surtout, tu les manges en regardant l’autre gros bourrin passer  en tracteur, en train de courir après sa prime.

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