En marchant sur vos tombes

mémoire "touristique de la guerre"

Perdue dans les rues de Mostar, à la recherche du centre culturel Abrasevic[i], j’ai demandé mon chemin à une femme, ouverte à la rencontre, elle m’a proposé de faire route avec elle. L’avenue que nous avons arpentée toutes les deux était dominée par une immense tour désossée.

De retour à Paris, dans les caves du Relais Culture Europe, on me demande d’écrire un texte. Premier essai de récit.

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Une vieille dame rentrant du marché me guide sur l’avenue pour me remettre dans la bonne direction.

  • Oui, cette ville est belle, …beautiful city…. dis-je, tentant de répondre avec des gestes en désignant les montagnes tout autour.
  • Yes…. City beautiful, ….

Elle ne trouve pas les mots avec le peu d’anglais qu’elle a dans son sac

  • …. But…. Politic…

Elle pointe son doigt en l’air et les yeux plein de tristesse, les lèvres pincées, elle finit par prononcer

  • No….

Je me mets au rythme de sa marche boitillante, nous continuons à faire chemin en silence côte à côte.

Elle soupire.

Nous finissons par dépasser une immense tour désossée. Un bloc de béton méchamment pointu, vidé, tagué sur le flanc de poissons sirènes, décharné de toutes fenêtres.

Elle soupire.

De son bras libre et avec l’énergie de son corps lourd, elle veut parler, s’exprimer. Elle me montre les immeubles détruits, ce bloc, au loin. Nous longeons ce qui devait sans doute être une maison d’habitation cossue avec son petit rez-de-jardin.

Elle baisse les yeux.

Les murs sont criblés d’impacts de balles, éventrés par les broussailles, les pierres, éparpillées comme des éclaboussures.

Elle hoche la tête, s’arrête, pose sa main sur sa poitrine.

  • Moi, bosniaque….

Et elle reprend sa marche, les yeux fixant le sol.

  • Politic NO

Dans notre langage commun fait de gestes et de silences, de soupirs et de pas, de regards en questions, de tristesse et d’humiliation, je prenais conscience que je marchais, maladroitement, au milieu des morts.

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De retour à Paris, en surfant sur internet que découvre que cette étrange carcasse semble être connue des touristes à la recherche d’étrangetés.  L’ancienne banque « Ljubljanska banka », symbole des traumatismes économiques causés par le démantèlement de la Yougoslavie était devenue pendant la guerre la « sniper tower » de par sa position stratégique dominant la ville. http://www.cheeba.fr/urbex-at-the-sniper-tower-mostar-bosnia/

Me voilà au bord du gouffre de mon ignorance, exposée à ce que mon ami Franco-Kosovar nomme « l’inculture du français autocentré ».

De retour de Mostar – Septembre 2017 – A Foltz

[i] Le centre culturel Abrasevic situé au 25 boulevard Alekse Šantića, espace symbolique des festivités de l’ère communiste, a été pendant la guerre le théâtre d’une guerre de snipers de part et d’autre de sa cour.  Aujourd’hui, il revit avec l’aide d’une fondation espagnol et l’énergie d’une jeunesse multiculturelle et progressiste.

http://okcabrasevic.org/

 

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