Les 11 vierges – Du camp au goulag

image extraite du film

Atelier d’écriture du groupe I-team – Paris – octobre 2017 Exercice de style d’après un texte de Varlam Chalamov – Récits de la Kolyma – 1956

La consigne donnée dans notre atelier était de s’amuser à rentrer dans l’univers littéraire proposé, en miroir, sur un sujet de son choix. J’avais dans les mains un extrait de Verlam Chalamov des « Récits de la Kolyma » sans connaitre les éléments de contexte de son écriture, sans connaître l’auteur.

Selon Alexandre Soljénitsyne « De tous les écrits sur le Goulag soviétique, il n’en est aucun,  qui témoigne davantage de  ce fond de sauvagerie et de désespoir vers lequel nous tirait tout le quotidien des camps, que les Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov».

L’analyse des positionnements féministes en Europe est un de nos sujets de travail durant nos sessions d’I-team. Cet extrait de texte m’a donné envie de parler de la quête de l’émancipation des femmes et de ses perpétuels paradoxes.

Mettre en parallèle le paysage de Sibérie avec celui d’un stade de foot arpentée par une équipe féminine est peut-être déroutant. Mais à l’heure où le foot, sport international et en peine de mixité devient un terrain médiatique sans précédent, l’International Football Association Board et maintenant la Fédération Française de Foot, autorise les équipes de football féminine à concourir en hijab. Un vent glaciale de liberté s’engouffre sur la plaine !

Cette année, l’équipe I-team est très féminine, nos hôtes en Bosnie, En Turquie, En Allemagne ont beaucoup témoigné sur ces sujets. Que garderons-nous de ces échanges ?  A suivre !

Les 11 vierges

Comment trace-t-on la route de l’émancipation à travers un terrain vierge ? Une femme court en tête, empêtrée dans son corps, ses seins lourds et voluptueux l’enlisent comme la boue dans les méandres profond de l’autorité.

Alors, elle tient tête, jure et se fait violence. Elle s’enlaidie, se scarifie. La haine l’envahie.

Alors, elle se jette la nuit sur les faibles.

Elle ne sait pas que son combat est universel. C’est le sien, pour survivre. Son désir, sa rage deviennent sa liberté. Elle frappe, jongle, vrille. Forte de son succès, sous les lumières électriques, elle se dit qu’elle a bien fait de tuer sa mère.

Forte de son succès, l’opprobre l’anéantie. A se prendre pour Icare, la femme choisi son bûcher. C’est par une belle journée ensoleillée qu’elle meurt dans les flammes, consumée par une putain de sale réputation.

Mais ce n’est pas pour rien, sur le terrain à nouveau souillé par la boue crasse, les onze vierges son lâchées. Elles n’ont pas honte de leurs jambes galbées, leurs seins tendus affrontent sans honte les lumières électriques, la foule excitée, les huées.

Postées face au vent,  avec tactique, elles sont armées pour faire face à l’adversaire. L’herbe est fraîche ce soir, l’odeur de la rosée les enivre. Portées par le son des cors, elles ont le port de tête altier. Ces femmes qui s’échauffent sous les projecteurs sont fières, elles ont consciences que leur match aura une portée universelle, elles ne sont pas seules. Apôtres de la liberté, elles devront pourtant chacune porter, comme la boue qui colle à leurs chaussures, des histoires honteuses et sordides inavouées, le regard réprobateur, qui d’une mère, qui d’un frère.

Il ne suffira pas qu’elles gagnent ce soir.

2017 – Aurélie Foltz – Atelier d’écriture I-Team

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Sur la Neige

Comment trace-t-on une route à travers la neige vierge ? Un homme marche en tête suant et jurant, il déplace ses jambes à grand peine, s’enlise constamment dans une neige friable, profonde. Il s’en va loin devant : des trous noirs irréguliers jalonnent sa route. Fatigué, il s’allonge sur la neige, allume une cigarette et la fumée du gros gris s’étale en un petit nuage bleu au-dessus de la neige blanche étincelante. L’homme est reparti, mais le nuage flotte encore là où il s’était arrêté : l’air est presque immobile. C’est toujours par de belles journées qu’on trace les routes pour que les vents ne balaient pas le labeur humain. L’homme choisit lui-même ses repères dans l’infini neigeux : un rocher, un grand arbre ; il meut son corps sur la neige comme le barreur conduit son bateau sur la rivière d’un cap à l’autre. Sur la piste étroite et trompeuse ainsi tracée, avance une rangée de cinq à six hommes. Ils ne posent pas le pied dans les traces, mais à côté. Parvenus à un endroit fixé à l’avance, ils font demi-tour et marchent à nouveau de façon à piétiner la neige vierge, là où l’homme n’a encore jamais mis le pied. La route est tracée. Des gens, des convois de traîneaux, des tracteurs peuvent l’emprunter. Si l’on marchait dans les pas du premier homme, ce serait un chemin étroit, visible mais à peine praticable, un sentier au lieu d’une route, des trous o l’on progresserait plus difficilement qu’à travers la neige vierge. Le premier homme a la tâche la plus dure, et quand il est à bout de forces, un des cinq hommes de tête passe devant. Tous ceux qui suivent sa trace, jusqu’au plus petit, au plus faible, doivent marcher sur un coin de neige vierge et non dans les traces d’autrui. Quant aux tracteurs et aux chevaux, ils ne sont pas pour les écrivains mais pour les lecteurs.

 

1956 – Verlan Chalamov – Récit de la Kolyma – Extraits

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