« In an Empty Shack »

Hotspots, quotas, surveillance, …. La mondialisation libère les uns et oppresse les autres. Les questions migratoires mettent à mal l’Europe. L’Union européenne est face à une profonde crise de valeurs. Peut-on sortir de la seule posture de dénonciation et concevoir de nouvelles approches politiques revendiquant nos attachements aux droits humains et notre devoir d’hospitalité ? – Dans un article publié dans la revue Migrance  de l’association Générique, Pascal Brunet nous propose une contribution.


 

Nous sommes sur un terrain qui n’a pas été cartographié,

Nous créons une politique qui n’a pas encore été définie.

Et pour ce faire, il serait peut-être temps de laisser Martin et Malcolm

débattre ensemble autour de la table du dîner,

en compagnie d’Emma, de Karl, de Léon et tous les autres,

et de sortir dans l’air frais de la nuit.

Starhawk  « Parcours d’une altermondialiste »

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In an Empty Shack[1]

Pascal Brunet pour  l’association Générique

Hotspots, quotas, surveillance, …. La mondialisation libère les uns et oppresse les autres. Les questions migratoires mettent à mal l’Europe. Déclarant être dédiée à « la paix, à la réconciliation, à la démocratie et aux droits de l’homme », l’Union européenne est face à une profonde crise de valeurs, tant elle accumule de contradictions sous la pression des forces hostiles à l’accueil et l’ouverture. Chaque jour, elle apparaît, pour ceux qui veulent l’atteindre, comme un refuge aux portes closes, un refuge qui se refuse, un refuge qui reste vide …

En fait, à proprement parler, il n’y a pas vraiment de politique européenne concernant les migrations. La clôture s’est installée par un ensemble d’inflexions à de nombreux niveaux. En 2015, confrontée à l’arrivée importante de réfugiés, l’Europe a même clairement affiché ses désaccords. Face aux situations insoutenables, dont celle de la gare de Budapest restera l’une des tragiques illustrations, certains ont choisi d’accueillir, d’autres non, de laisser passer, d’autres non, … Nous devons donc faire avec un entrelacs de textes et d’accords, nationaux, bilatéraux ou multilatéraux, traitant plus de la gestion des frontières, soit du contrôle des entrées, que d’une approche globale et concertée des questions de migration. Proposé par la Commission européenne l’« Agenda européen en matière de migration » affirme une volonté gestionnaire des flux migratoires, cherchant à concilier une logique sécuritaire très affirmée avec une volonté humanitaire. L’encampement y apparaît comme le pilier le plus appuyé, permettant un accueil d’urgence mais aussi le classement des personnes par leurs ethnies, leurs motivations, leurs vulnérabilités … et leurs éventuelles réaffectations ou renvois.

L’Europe oublie de nouveau son histoire. Nos cultures, nos économies, en somme nos sociétés, se sont fortement construites par la migration. Le droit à circuler librement est même un des droits fondamentaux de l’Union européenne, comme un droit à la surface commune. La restriction de ce droit aux seuls Européens ne serait-elle pas le signe d’un oubli bien plus important. Le droit à l’immigration est une aspiration universelle, celle de pouvoir aller partout dans le monde.

Intra-européen ou extra-européen. Émigrants ou immigrants.  Partants ou accueillants. Violemment ou pacifiquement. Légalement ou illégalement. Volontairement ou forcés. Tous ces mouvements du monde constituent l’Europe. Cela aurait peut-être dû nous préparer à formuler des réponses politiques cohérentes. Cela aurait dû préparer nos sociétés à convenir d’un consensus sur son devoir d’accueil.

On pourrait regarder avec tristesse cette pauvre Europe qui ne sait plus aujourd’hui renouer avec l’ambitieux projet de ses origines. Notre espace politique européen, qui se veut de liberté, interdit, sans questionnement moral, à des populations entières de voyager pour changer d’avenir. Dans cette nouvelle « enclosure » du monde, chacun est également renvoyé à une identité prétendument essentielle et « vraie », un véritable « piège identitaire ». Les peurs identitaires ne peuvent servir de politiques culturelles. Convenons que décidemment, la construction de ces frontières/murs ne peut être la réponse.

Pour le moment, essayons de nous extraire de la discussion sur le « comment ne plus faire entrer » ? Examinons, avec ceux qui sont là et ceux qui agissent, sinon les politiques d’accueil qui n’existent guère de manière cohérente, mais les initiatives d’accueil et les perspectives qu’elles offrent à l’Europe.

 

Cosmopolitique et drame des humains

Notre interrogation commence par une évidence. A l’image du migrant, étranger absolu, global et anonyme, nous préférerons celle du sujet-autre, de celui qui venant de l’extérieur de « mon identité », m’oblige « à penser tout à la fois au monde, à moi et aux autres ». Ce changement de perspective permet d’articuler une autre tension de nos représentations. Celle-ci plus difficile à trancher.

Nous pouvons voir le migrant, le réfugié comme un humain réduit aux aguets de la vie nue. Pensée important de l’œuvre de Giorgio Agamben, il y aurait donc des « hommes tuables », qui seraient des non-citoyens, exilés de leur pays, sans droits politiques, qui pour exister politiquement dépendent de l’arbitraire de situations incontrôlées par eux, comme la crise de 2015 par exemple. De l’autre côté, il y aurait des « sujets qui portent un nom », à la vie qualifiée qui ont une filiation, un nom, une reconnaissance par l’autre qui donne droit de cité.

Pour autant, il est déterminant de pouvoir articuler cette vision avec une subjectivation du migrant, du demandeur d’asile, quelle que soit la nature de cet asile. Toute personne ne peut se résumer à son état de victime. Elle est tout autant porteuse de traumatismes que d’une lutte, comme d’un désir de vie. L’étape première est de retrouver l’espace de parole pour affronter les traumas (celui à l’origine du départ comme celui de la migration), et pour que l’objet de la lutte réapparaisse clairement, résistance politique ou tout autre acte de survie.

Si nous retenons comme base de notre réflexion que nous parlons d’êtres humains – profondément traumatisés – d’êtres libres qui s’inscrivent dans un espace politique – d’êtres désirant qui portent leur projet de vie – nous pouvons jeter quelques bases d’une politique d’accueil s’éloignant des oppositions hostiles habituelles qui clivent les analyses en segments moraux fortement idéologisés : c’est le caractère de chacun qui conduirait à ces situations ! Ou pire encore, quand on évoque le destin et le tragique d’un peuple …

Comment peut-on penser ce moment ? Comment répondre dans l’urgence et dans le temps ? Il s’agit autant de s’émanciper des grands systèmes explicatifs que d’ancrer notre pensée dans une continuelle négociation avec le réel, les lieux, le milieu quelle que soit la manière dont on le nomme, de négocier avec le Monde, avec les mondes.

« « Monde » est alors le mot qui possède aujourd’hui la même faculté critique, révélatrice et politique, que l’idée d’universalisme. On ne le voit nulle part, mais il permet de dire l’injustice à l’échelle planétaire et en premier lieu à l’égard des mobilités qui se déroulent à cette échelle-là ; il montre du doigt l’objet d’un conflit ouvert à propos de la liberté de circuler et de trouver une place dans un monde commun. »[2]

L’entrée dans les mondes sociaux par l’idéologie nous impose une grille nous éloignant des lectures possibles de ces mondes (des compromis) en y substituant une seule analyse de ces mondes. Les projets politiques qui s’annoncent émancipateurs devraient toujours être pris avec quelques réserves. L’analyse est souvent convenue, inscrite dans une filiation de pensée ou une appartenance idéologique. Ainsi l’oppression ou la misère génèrerait toujours la révolte ? Est-ce vrai ? Que nous dit le réel de ceci ? Quelle est la part de l’expérience intime de chacun ? Quel a été le moteur de la décision de partir ? Qu’est-ce qui fait que tout à coup c’est assez ?

Peut-être nous faut-il apprendre à penser le politique en de nouveaux espaces de négociations avec la diversité des désirs de chacun comme avec la diversité des mondes. Les différenciations s’estompent, comme celle des sphères privées et publiques nous permettant de conduire une interrogation biopolitique contemporaine. Par cet ancrage dans le réel, il ne s’agit pas de constituer une description du monde, encore moins son explication mais bien de s’engager dans sa réécriture.

L’action commence par la résistance au probable, la bonne gestion, l’affrontement ou la guerre. L’action est avant tout une création de formes qui permettent de spéculer, d’affirmer des possibles. La paix est toujours un possible, peut-être même à priori que cela.

 

Une cosmopolitique de l’accueil : le refuge reste vide

L’Europe aime à se présenter comme un espace de droit et de solidarité. Tout est posé pour rendre difficile, voire impossible son accès.  De fait, le refuge reste vide dans bon nombre de coins d’Europe. Nous pouvons penser l’accueil en nous interrogeant sur son sens et ses enjeux. Nous le ferons en nous préoccupant du « comment » accueillir l’Autre en vulnérabilité. Est-il vraiment question de prendre en compte les altérités, de part et d’autre, et de construire un commun à venir.

La migration est un parcours qui dépose sa propre couche de souffrance sur les situations dramatiques ayant susciter le départ. La systématisation d’un accueil psychosocial est déterminante. Il s’agit de faire exister les altérités d’autrui, de l’aider à retrouver la complète maîtrise de ses actes. L’espace d’une parole retrouvée est la condition permettant la lente constitution d’un avenir commun.

Il nous faudrait alors reconsidérer les sens et les usages de l’accueil. Il ne s’agit pas de prier l’autre de se plier à tous nos codes et valeurs, mais de réapprendre à passer les frontières où se trouve l’autre, à les reconnaître et à les fréquenter. La création de ces terrains de négociation permanente permettrait le passage de la parole, la place et l’existence sociale de chacun tout en reconnaissant celles des autres.

Il ne s’agit plus alors de réaffecter l’autre à une vie pour laquelle il n’a aucune préparation. A ce titre, le discours gestionnaire sur les migrants comblant les vides de l’exode rural est sur ce point pour le moins questionnant. Il s’agit de négocier pour inventer de nouvelles relations. L’observation des camps est particulièrement intéressante. « L’accueil » se fait souvent dans les camps ou dans les marges urbaines qui s’avèrent être en fait de vastes « aires culturelles » dans lesquelles s’opèrent toutes sortes de négociations et de construction, des pratiques alimentaires à l’apprentissage de formes de liberté.

En ces temps identitaires, il peut sembler naïf ou inconscient de considérer comme une chance quasi miraculeuse pour l’Europe la nécessité de négocier ces compromis culturels et sociaux, certes pour apprendre à faire avec la barbarie de nos temps, mais plus encore afin de se réconcilier avec la complexité des mondes, et d’espérer pouvoir construire des communs partageables.

Dans les années 60, Octave Mannoni, psychanalyste et anthropologue français proposa par l’expression « Je sais bien, mais quand même … » un outil intéressant pour nous permettre d’engager des voies nouvelles de « négociations », de réussite des compromis conditions de la constitution de communs. Face à l’entrelacement des traumas et des désirs, la prise de conscience ne suffit pas toujours pour agir.

Nous savons que les réalités sociales et culturelles sont constituées dans plusieurs aire-mondes. Ces mondes parallèles sont activés pas des communautés qui édictent des codes, des valeurs. Les intègrent au point d’en effacer toutes traces de construction. L’appartenance à la communauté suppose l’adhésion sinon à toutes du moins à la majeure partie de ces principes.

Le « je sais bien » se formule depuis un monde donné, un certain monde, avec un certain ordre (je suis d’ici, ou je suis ici). Le « mais quand même » ouvre à la pluralité des mondes individuels et collectifs. Je sais bien que je suis ici et que les codes sont ceux-là (ma conscience) … mais quand même à mon échelle …. Mais quand même, il y a d’autres mondes.

Le « mais quand même » permet de gérer le pluralisme des mondes dans lesquels nous sommes engagés. Notre vie quotidienne, professionnelle, politique, est pleine de ces occasions d’acceptation difficile de verdicts, d’épreuves avec tous les travestissements imaginables.

Il est aussi important de voir que tout cela garde un lien étroit avec ce qui a été vécu. L’épreuve fait passer d’un état dans un autre, mais en même temps dans un monde de réalités plurielles. Là où n’existait qu’un seul monde, nous entrons dans ce pluralisme qui va permettre les compromis entre points de vue. Plus généralement, ces clivages des perceptions et des mémoires voire des jugements font partie du travail constant de compromis entre mondes.

 

L’espace de liberté politique : la bataille des futurs

La parole retrouvée, les récits de migration inventent des formes, retranscrivent des réels, les réécrivent. Entre connaissance et croyance, les représentations s’affrontent de toutes parts, enlevant, déniant, ajoutant, travestissant, et finalement oblitèrent le débat démocratique. Car enfin accueillir, c’est certes soigner et rétablir l’autre dans l’ensemble de ses droits humains, c’est aussi le rétablir dans ses droits politiques.

La question de la citoyenneté, et des conditions d’expression de celle-ci est au centre des politiques d’accueil des migrants. Nous le savons, elle est constamment éludée lorsqu’il s’agit de dresser le cadre permettant une réelle association à la vie démocratique des sociétés d’accueil, ralentissant singulièrement les parcours d’intégration.  Des voies s’ouvriraient pourtant si nous acceptions de dresser les contours de citoyennetés temporaires, véritables espaces de négociation permettant de reconnaitre les constructions culturelles à l’œuvre dans les « aires culturelles » que sont tous les espaces regroupant de nouveau arrivants. De nouvelles formes sociales permettent d’y articuler : reconnaissances multiculturelles, organisation du dialogue interculturel et nouvelles formes d’organisation sociale transculturelles. Nous pourrions même regarder ces « aires culturelles » comme des espaces d’invention tout à fait utiles à nos politiques d’inclusion.

Ces nouveaux espaces seraient à intégrer dans nos vies démocratiques. Nous pourrions même imaginer qu’elles nous poussent à prendre très sérieusement en compte les questionnements que nos actuels durcissements des politiques d’immigration devraient nous poser.

Comment la régression de la libre circulation des personnes transforme le projet européen, ses valeurs, ses institutions et son projet d’intégration ?

Comment la régression de la mobilité des travailleurs et donc des nécessaires tris en découlant entre ceux qui peuvent et ne peuvent circuler modifient les termes de la solidarité européenne entre États ?

Comment la mise en œuvre d’une politique européenne d’encampement, sur le continent, et plus encore dans son externalisation en dehors de nos frontières affirment des formes nouvelles de domination bien éloignées des valeurs européennes affirmées dans nos textes fondamentaux ?

Comment l’encampement, maintenant chaque migrant à l’écart, dans des espaces aux limites du droit, semble-t-il être un outil de maintien dans l’exil ?

Comment la clôture de l’Espace européen dresse les contours de relations internationales défensives, voire agressives augurant un ordre mondial s’éloignant du dialogue et de la coopération ?

Comment le tri des migrants, l’accentuation de l’accueil de « bons » migrants qualifiés modifient les systèmes économiques européens ?

Hannah Arendt concluait ainsi, à propos d’un tout autre moment historique et d’un tout autre exode, son essai sur les réfugiés : « C’est l’histoire qui a imposé le statut de hors-la-loi à la fois aux parias et aux parvenus. Ces derniers n’ont pas encore accepté la grande sagesse de Balzac : « On ne parvient pas deux fois », aussi ne comprennent-ils pas les rêves sauvages des parias et se sentent-ils humiliés de partager leur destin. Les quelques réfugiés qui insistent pour dire la vérité, au risque de l’« indécence », obtiennent en échange de leur impopularité un avantage inestimable : l’histoire n’est plus pour eux un livre fermé et la politique n’est plus le privilège des non-Juifs. […]. Pour la première fois, l’histoire juive n’est pas séparée mais liée à celle de toutes les autres nations. Le bon accord des nations européennes s’est effondré lorsque et précisément parce qu’elles ont permis à leur membre le plus faible d’être exclu et persécuté. »[3]

La revendication et la mise en œuvre par quelques États, et principalement par les nombreuses initiatives de la société civile de l’accueil et la protection des plus faibles sont plus que le « sauvetage » de l’honneur de l’Europe. Ils nous permettent de sortir de la seule posture critique ou de dévoilement et de concevoir des cosmopolitiques, nous réconciliant avec tous nos attachements d’humanités et de valeurs, avec nos contradictions et qui, on peut l’espérer ouvrirons le débat politique.

Le refuge ne peut rester vide…

[1] Du titre, a freaky wedding in an empty shack, résidence artistique d’Henri Devier et Natacha Sansoz, réalisée dans le cadre d’i-team, programme d’innovation du Relais culture Europe – 2017/2018

[2] LE COULOIR DES EXILÉS. ETRE ÉTRANGER DANS UN MONDE COMMUN de Michel Agier. Ed. du Croquant,

[3] Texte publié dans le recueil Hannah Arendt, La Tradition cachée, traduit de l’allemand par Sylvie Courtine-Denamy, Christian Bourgois, 1987.

 

 

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