Je m’appelle Ilkyaz et je suis Chypriote !

Rappel historique

Sous domination ottomane pendant des siècles, Chypre est devenu un protectorat britannique à partir de 1878. La population grecque est majoritaire et elle cohabite depuis toujours avec une population d’origine turque qui compose 18% des chypriotes.

En 1960 Chypre se libère de la domination britannique et la nouvelle constitution prévoit un partage de pouvoir entre les communautés grecques et turques. Des conflits intercommunautaires apparaissent alors au sujet d’une « surreprésentation » turcophone dans les instances dirigeantes du fait de leur situation minoritaire. L’ONU envoie dès 1964 une force d’interposition.

En 1974, le destin de l’île bascule : une tentative de coup d’état grec destiné à réunir Chypre à la Grèce (l’Enosis) est lancé. En riposte, et sous prétexte de protéger les minorités turcophones, la Turquie envahit le nord de l’île et occupe 38% du territoire, entrainant ainsi d’importants déplacements de population.

Depuis 35 ans les tensions continuent de se faire sentir sur la ligne de démarcation toujours tenue par l’ONU et qui sépare la République de Chypre au sud, de la république turque de Chypre du nord.

Retranscription fictive écrite de l’histoire d’Ilkyaz :  « Je m’appelle Ilkyaz et je suis Chypriote »

Je suis née en 1995 dans le nord de Chypre, dans le village de Morphou de son nom grec, Güzelyurt de son nom turc. J’ai grandi là bas, et je suis venue à Izmir, dans le sud de la Turquie, pour mes études.

J’aimerais devenir artiste photographe, même si en Turquie cela reste très difficile de vivre de cette activité. Il faut bien souvent avoir un autre travail à côté.

J’ai donc pour autre objectif de devenir professeur conférencière, et je postule pour intégrer l’Université de Paris 8 en France. J’espère grâce à ça obtenir plus tard un master.

Je développe cependant des projets artistiques personnels, et j’ai notamment un projet qui compte beaucoup pour moi.

Il y a quelques temps j’ai en effet commencé à photographier les voitures abandonnées précipitamment sur les routes de Chypre, lors de la partition brutale de l’île en 1974.

Ces voitures abandonnées sont en quelque sorte les traces et la mémoire de l’histoire de ma famille, mais c’est aussi les traces et la mémoire de l’histoire de Chypre, mon pays.

En 1974, la mère de mon père, ma grand-mère, a dû abandonner sa maison d’un coup comme ça, en un jour, en une heure !

Elle avait l’habitude de nous raconter qu’elle ne sait pas si sa maison a brûlé puisqu’elle est partie en laissant une casserole sur le feu.

A la suite de la partition de l’île ils ont dû effectivement migrer précipitamment vers le nord dans la zone turque.

La mère de ma mère, mon autre grand-mère, a quant à elle a fui vers le sud, en zone grecque.

Au tout début lorsque j’ai commencé à travailler sur les voitures abandonnées je cherchais juste à les photographier dans leur environnement général.

J’ai ainsi sillonné toute l’île, la partie turque et la partie grecque, en essayant de localiser et cartographier toutes ces voitures.

Je prenais les photos à plusieurs moments de la journée : le matin, le midi, le soir, et la nuit.

Je prenais systématiquement des photos la nuit, parce que la nuit le rendu est plus… émouvant, plus impressionnant.

J’ai ensuite choisi de photographier les petits détails sur les voitures, comme les trous de balle sur les carrosseries.

Les photos étaient dans un premier temps en couleur, et puis finalement j’ai fait des tirages en noir et blanc.

En noir et blanc, ça atténue un peu l’émotion. On perçoit aussi mieux la dimension historique.

Si le noir et blanc remet un peu à distance les émotions, les détails eux redonnent de l’émotion. Il se crée ainsi une sorte d’équilibre.

Et puis, petit à petit je me suis aussi intéressée aux histoires de ces voitures abandonnées.

J’ai commencé à récolter toutes les informations que je pouvais trouver : la marque, l’année de production, a qui appartenait la voiture, quelles sont celles qui sont encore entières, celles qui n’ont plus de siège, celles qui ont encore des papiers avec les noms de tous les anciens propriétaires, celles qui ont été réparées et ont retrouvé un nouveau propriétaire …

Mes premières histoires reconstituées sur ces voitures, je les ai obtenues grâce aux témoignages de ma grand-mère, la mère de ma mère, et grâce aux témoignages de ses amis et voisins. Ils ont pour la plupart migré ensemble en 1974. Ils avaient en effet, quitté leur premier village sur la zone frontalière turque, pour finalement se regrouper ensemble dans un autre village grecque plus au sud.

J’espère pouvoir faire une exposition dans cette zone frontalière aujourd’hui neutre. On peut en effet y accéder sans papier d’identité. Et il y a dans cet entre-deux des espaces mis à disposition d’artistes qui oeuvrent pour la paix.

J’ai deux passeports : un passeport européen et un passeport de la république turque de Chypre du nord. Je peux donc circuler librement quand j’utilise mon passeport européen. Par contre, avec mon autre passeport, j’ai l’impression de ne pas faire partie de ce monde, puisque personne ne reconnaît la république turque de Chypre du nord, excepté la Turquie.

Quand je dis que je viens de Chypre, tout le monde connaît, mais personne ne sait généralement que l’île est divisée en deux.

Quand je parle turque, les gens peuvent reconnaître à mon accent que je suis de Chypre, mais comme je parle aussi anglais, les gens me demandent toujours si je suis grecque ou turque.

Et ça, ça me rend vraiment très triste, parce que je suis juste chypriote.

L’île est encore séparée en deux, mais l’histoire continue. Il y a toujours des nouveaux sujets, des nouvelles choses qui se passent en continu.

Il n’y a qu’une seule île. Il n’y a qu’une seule Chypre.

Retranscription du témoignage audio dans la vidéo

Des gens ont été capturés et tués par d’autres gens qui avaient été leurs amis.

Après le changement de régime et la séparation de Chypre en deux parties

Ils ont ouvert la frontière à plusieurs endroits entre 2003 et 2008

Et des gens des deux côtés voulaient voir leur ancienne maison qu’ils avaient dû abandonner en 1974.

Par exemple, ma grand-mère a obtenu il y a deux ans la permission de revoir son ancienne maison qu’elle avait quitté précipitamment en laissant une casserole sur le feu…

Et la scène à laquelle j’ai assisté lors de cette rencontre avec les nouveaux propriétaires…

… C’était bullshit

Quel âge as tu ?

Je suis née en 1995

Mais j’ai entendu beaucoup d’histoires à propos de ça.

Et j’ai travaillé avec beaucoup de peintres grecs sur cette question

Pendant ma première année à l’université j’ai commencé à travailler sur des voitures abandonnées, qui ont été laissées par les gens qui sont partis précipitamment.

J’ai recherché beaucoup d’histoires sur ce sujet, et je continue encore à en chercher

(silence)

Maintenant il y a deux sociétés

Et même si les gens veulent être ensemble

Et ils veulent être ensemble

Ils ne peuvent pas.

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