Tunisia, Barbarism, Exil, Occupying Practices, Religion, Space

Redeyef, des fantômes et du phosphate

Redeyef, ville oubliée, mal aimée, celle où, dit-on « ça ne vaut pas la peine d’y aller ». La porte du désert, à 6 km de la frontière Algérienne. Cette ville a une histoire singulière qui fait émerger aujourd’hui une nouvelle force possible. Ici, il s’agit de savoir composer avec les fantômes, comme ceux des colons disparus qui ont laissé une usine de phosphate, des habitations cossues avec des jardins ombragés plantés de jasmin et d’abricotiers, une église. Aujourd’hui l’usine s’active vaguement. La rouille attaque les installations. L’eau s’égoutte ou tombe par flot sur le sol. Les bassins de rétention d’eau deviennent l’été une piscine mortelle pour les enfants. Les wagons de la SNCF Tunisienne plantés là, remplis de sable un peu jaune, sur des rails recouverts de terre, sont un autre terrain de jeux.  Jésus protège encore, à la rigueur, une salle de karaté.

Redeyef, une dynamique singulière

« Il y a quelque chose de singulier à Redeyef qu’il n’y a pas ailleurs » d’après Yagoutha de l’association Siwa plateforme. « Ce que nous développons ici n’aurait pas pu exister dans le village d’à côté ». Redeyef a, depuis longtemps, été une ville d’accueil pour l’activité des mines, elle a vu passer des Lybiens, des Algériens, des Français… Est-ce pour cela qu’il semble y avoir ici une appétence à l’accueil, à la curiosité ?

Depuis de nombreuses années la pratique culturelle a sa place et en a fait un terreau propice pour aller plus loin. « La musique les imprègne, nous sommes allés jouer et danser avec eux dans le désert, au début, on n’arrêtait pas, c’était tout le temps comme ça, la musique, la danse exutoire » nous raconte Imen, chorégraphe Tunisienne autre membre de la Siwa plateforme à propos des adolescents et jeunes adultes du groupe. « Déjà ici en 1992 il y avait un festival documentaire à Redeyef » mentionne un jeune réalisateur.

Mais il y a eu 2008, pendant la révolte, la police de tout le pays est venue encercler la ville. La date est inscrite au mur au-dessus d’un dessin d’un pieu planté dans un cercueil, et les brides d’histoires nous laissent penser que les jeunes vivent avec cette date en eux.  « Mais nous n’aurions rien pu faire s’il n’y avait pas eu 2011 » d’après Yagoutha. La ville en a perdu son leader, un homme charismatique qui portait la lutte mais aussi l’organisation d’une vie collective d’une ville laissée en autogestion. Devenu député à Sousse, son départ a été vécu pour certain comme un abandon, mais il a permis à Siwa plateforme de tenter l’expérience d’un projet culturel international ici. La Compagnie de Phosphate Tunisienne lui a quant à elle, concédé l’occupation temporaire de plusieurs de ses espaces.

Un « gisement de créativité »

Depuis 2012, l’association franco-tunisienne Siwa plateforme mobilise un collectif composé d’artistes, de régisseurs, d’enseignants, de philosophes, de militants, pour proposer des temps de résidences, d’ateliers en direction des jeunes adolescents et adultes de Redeyef. De fil en aiguille c’est un peu comme une université populaire de la culture qui semble émerger des dunes de phosphates abandonnées.  Les jeunes ont appris à filmer, à monter avec des réalisateurs, ils ont des rendez-vous réguliers avec une équipe de théâtre du Mans et son traducteur, l’acteur et poète tunisien Majd, la chorégraphe Imen. Après avoir dansé dans les dunes et sur les places, ils ont vidé l’ancien Economat de la compagnie de phosphate qui était devenu un entrepôt de plastique. Le chantier a rallié d’autres jeunes, le groupe s’est agrandi, organisé, a installé des codes du vivre ensemble pour se mettre à créer. « J’ai commencé à filmer en 2008 la révolte de Redeyef,  je me suis fait arrêter, tabasser et j’en suis sortie avec l’envie de raconter mon histoire. Avec Siwa, j’ai appris à monter. Aujourd’hui, je suis fier d’avoir fait 16 films, des fictions, des documentaires, des reportages» témoigne Hamsa.

Des batailles pour des sourires d’enfants

Mais les fantômes sont là et se renouvellent. La vie ici est dure. Le défilé des politiques après la révolution a donné beaucoup d’espoirs mais ensuite beaucoup de désillusions. Les Islamistes ont fermé le lieu, il a fallu négocier, trouver une issue. Cet hiver 649 jeunes sont partis par groupe de 60 de Redeyef chercher l’eldorado de l’autre côté de la mer avec un bateau à 4000 dinards. Pour ceux qui restent, c’est une souffrance mais aussi la conviction qu’il faut faire exister quelque chose ici, faire pousser des fleurs au milieu du chaos. Ils étaient environ une trentaine à prendre en main cet automne l’organisation d’un festival pour les enfants « Le sourire de l’enfant du bassin minier ». Plus de milles enfants de toutes les écoles étaient dans la rue à danser, chanter avec des groupes de musique, des clowns, et à voir du théâtre. C’est grâce à ce projet que des jeunes filles se sont ralliées au projet et que les religieux ont baissé la garde devant le sourire de leurs enfants. Pour Yagoutha et Chemsseddine autre force vive de Siwa plateforme,  « C’est la continuité d’un geste ». « Un jour, dans l’idéal, ils n’auront plus besoin de nous, nous pourrons partir » complète Chemsseddine.

Redeyef, résidence culturelle ouverte au monde

Bientôt, la fiction, d’une heure, qu’ils ont écrite, filmé, monté, sera terminée nous explique Salah. L’ambition partagée est de faire de l’Economat une base d’un projet culturel permanent. Il proposerait toute l’année des ateliers et accueillerait des artistes du monde entier qui dormiraient dans des hébergements à l’étage, une fois que les trous du toit seront comblés.

Le projet se construit « en tricotant », avec des financements de projets internationaux, des contributions volontaires, des envies, des plaisirs de rencontres, d’échanges mais peu de soutien du gouvernement Tunisien. Il permet de rétribuer ponctuellement et maigrement 6 personnes et d’acheter le minimum nécessaire… mais mobilise aujourd’hui un groupe de plus de 80 personnes.

L’appel est ouvert, ici, l’étranger est bienvenu, la place est accueillante pour tous ceux qui veulent y apporter une pierre créatrice en ayant conscience que ce qui se joue là est aussi une guerre contre l’intégrisme, l’oubli et la contribution à la reconstruction d’une nation.

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Récit construit à partir des échanges entre l’équipe I-Team 2017/2018 et le groupe de jeunes et artistes en résidence à Redeyef – Avril 2018

Merci à eux pour les moments de partage et l’accueil chaleureux qui nous a été fait.

Contact plateforme Siwa : contact@siwa-plateforme.org / http://www.siwa-plateforme.org

 

Author: 
Aurelie Foltz
City: 
Redeyef